Montréal

Cette année, ça fait 19 ans que j’habite Montréal. Je suis rendue à l’âge où on a des amis depuis 25 ans, où on vit dans la même ville depuis presque 20 ans, où on travaille dans le même domaine depuis 18 ans, où on a un poil dru qui nous pousse au menton qu’on doit rigoureusement monitorer au risque de passer pour une Portugaise du 3e âge (mais ça, c’t’une autre histoire). Les expériences se comptent désormais en décennies. Dix-neuf ans, donc, que j’habite dans le 514, du temps où le 514 s’étendait jusqu’à Longueuil, Boucherville et Laval, lointaines contrées toujours inconnues. Dix-neuf ans d’une belle histoire d’amour avec ma belle ville parfois un peu tout croche, que j’échangerais pour rien au monde, sauf peut-être Barcelone, parce que tsé, Barcelone.

En 1996, quand j’y suis débarquée à 19 ans comme la provinciale que j’étais, Montréal était à mes yeux la grand’ville. Je partageais mon premier appart trouvé sur une annonce en papier pinnée sur un babillard en liège de l’UQAM (dans ce temps-là, l’université n’avait pas ajouté l’accent chic à son acronyme) avec deux gars BEAUCOUP PLUS ÂGÉS que moi, donc de 22 ans. Eh que j’étais impressionnée. Deux dudes hyper expérimentés, fins connaisseurs de la vie métropolitaine puisque natifs du 514, faisant des études hyper sérieuses à la Poly alors que moi, j’étais notée sur la qualité de mes jokes dans mes travaux à l’UQAM-sans-accent-sur-le-A. C’est cette année-là que j’ai été émerveillée par plein de choses jusque-là insoupçonnées par la fille du 819 que j’étais.

Mon grand coloc Seb m’a assise un jour pour m’expliquer les choses de la vie. J’ai découvert grâce à lui l’absolue splendeur que sont les adresses montréalaises. En me faisant un p’tit dessin, il m’a expliqué patiemment que les numéros nord-sud commençaient au fleuve et se terminaient dans la rivière des Prairies. Plus t’as un gros numéro, plus t’es dans le « nord ». Pour les est-ouest, c’est la Main qui coupe la ville en deux. C’est la première fois de ma vie que les adresses avaient une autre vocation que de simplement trouver un édifice. Là, je pouvais savoir que les 4500, c’est à peu près Mont-Royal, que 5100, c’est à peu près Laurier. Bref, avec une simple adresse, je pouvais situer exactement un endroit dans la ville. J’étais une grande exploratrice avec un truc in-fail-lible. Mieux, à Montréal, je découvrais les lieux de rendez-vous précis : « on se retrouve au coin nord-est de Rachel et Christophe-Colomb ». Mon esprit assoiffé de concret était comme un poisson dans l’eau. Pu de fuckaillage avec « 38, rue des Perdrix ». Ici, je savais en permanence où j’étais, un genre de GPS intégré avant l’heure. Seb me communiquait simplement ce que tout bon Montréalais sait de naissance. Mais moi, j’en suis encore agréablement étonnée, 19 ans après.

La bouffe, LA BOUFFE! Dans le 819 de mon enfance, on trouvait des St-Hubert, un Giorgio, le chic buffet Kian, le Matador ouvert 24 heures avec sa cuisine canadienne et chinoise où ils faisaient les frites dans la même huile que les boules aux ananas donnant un résultat sino-québécois rapidement baptisé pouting, quelques bons restaurants français et le turbo-exotique Japanese Gardens où les « chefs » se prenaient pour Tom Cruise dans Cocktail, mais avec la salière et la bouteille de Kikkoman. That’s it. Mais là, Montréal m’offrait le monde. Je suis tombée en bas de ma chaise la première fois qu’une fille de l’université m’a traînée dans un Pho. Un vrai, un sale. Hein quoi ??? Tout ça pour 7 $ ??? L’explosion de coriandre, l’exotisme de l’insalubrité, le bonheur des papilles. Ça se pouvait pas, bien manger comme ça pour des pinottes. Même chose avec les bagels. L’émerveillement enfantin de rentrer d’une grosse virée en titubant juste ce qu’il faut, pas inquiète de la gueule de bois du lendemain parce qu’à 20 ans on est des surhommes, et entrer dans l’antre humide de St-Viateur Bagel à 2 heures du mat’ pour m’acheter un bagel frais sorti du four. Juste un, chaud, cochon, qu’on mange dans la rue sans avoir peur de faire des miettes de sésame partout, un sourire béat dans la face. Toutes les villes devraient avoir leur spot à bagel 24 heures. Ça devrait être un décret national.

Avec mon ami Tit-Paul, on s’était donné comme mission de découvrir un resto par semaine. Un resto cheap, on s’entend : on gardait notre argent pour les choses importantes comme le loyer et les clopes. Mais c’était ça, la beauté : à Montréal, on pouvait bien manger pour presque rien, des trucs inimaginables pour les régions à l’époque. Ça a bien changé, mais il y a presque 20 ans, c’était pour moi un bonheur d’enfant de manger des trucs que j’avais jamais vus avant.

Autre chose qui m’avait terriblement frappée : les lignes pour le bus. Dans le 819, on avait plutôt l’approche « tapon ». Pas d’ordre, pas de ligne. On se garrochait dans le bus comme les Américains se garrochent dans un Best Buy au Black Friday. Mais là, dans la SUPER GRANDE VILLE qu’est Montréal, je découvrais la rigide ligne de bus, l’ordre dans le désordre, sans même de passe-droits pour les vieux. Fais la ligne comme tout le monde, mémé. J’aime les lignes, l’ordre, les affaires à leur place. J’aimais donc beaucoup cette nouvelle manière de faire, non dite mais respectée de tous. Ou presque. Parce qu’inévitablement, la ligne fait naître le dépasseur de ligne, une espèce qui mérite le bûcher.

Tous les soirs, mon père faisait une longue marche avec son ami Maurice, beau temps mauvais temps. Tous les soirs, sauf à Noël. Il a fait ça pendant quinze ans certain. Pour moi, la marche, c’était mon père et Maurice qui réglaient tous les problèmes de la terre en une heure. Pas un moyen de se rendre du point A au point B. Quand on vient de la classique banlieue, on dépend de l’auto. J’avais jamais connu une autre manière de vivre. On va au dépanneur en auto, au cinéma en auto, à l’épicerie en auto, chez les amis en auto. Alors que Montréal se marche de bord en bord. Elle se marche du centre-ville à la maison, elle se marche dans les ruelles, elle se marche en sécurité, elle se marche voyeur le soir pour zyeuter la déco des autres, elle se marche les pieds nus sur les trottoirs chauds les après-midis d’été de grosse pluie, elle se marche dans le Village de juin à septembre sur Ste-Catherine fermée aux voitures, elle se marche la nuit quand c’est calme, elle se marche pressé d’arriver, elle se marche lentement. Mais elle se marche. Tout se fait à pied, sauf le IKEA, mais là, c’est pu Montréal, c’est le 450.

À la fin de mon secondaire, mes parents, qui voulaient le meilleur pour leur progéniture promise, croyaient-ils, à un brillant avenir (ahem), avaient exprimé le souhait de m’envoyer à Brébeuf au cégep. J’avais 16 ans, et Montréal me semblait plus grosse et menaçante que New York. MONTRÉAL, ÊTES-VOUS FOUS ? Je m’étais alors exilée à Québec, petite ville chou homogène et sécuritaire, où les banlieusards mettent des couvertures sur la pelouse pendant l’hiver pour que le gazon résiste aux 237 mètres de neige qui tombe jusqu’en juin. J’ai adoré Québec. Pis pas juste parce que c’était à six heures de route de chez mes parents. Québec m’a préparée à Montréal. M’a fait voir autre chose. M’a fait comprendre que j’allais vivre ailleurs que l’endroit où je suis née. Et arriver à Montréal, ça s’est fait comme enfiler une nouvelle paire de pantoufles : un peu raide au début, mais déjà si confortable.

Montréal, ça fait 19 ans que tu me surprends. Continue.

5 Commentaires

  1. Doudou dit :

    Ah ouf, je ne suis pas la seule à zyeuter la déco des autres les soirs de printemps!

    Aimé par 1 personne

  2. Eric Garneau dit :

    37 ans? Je t’en donnais 36 max!

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  3. Sophilosophie dit :

    Ton écriture est délicieuse! tu me ramène dans plein de souvenir. On a eu la chance de découvrir Montréal avec des yeux de jeunes adultes. C’était l’enchantement!

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  4. Quelle belle ode à Montréal!

    S’il y a quelqu’un qui fait une anthologie sur Montréal pour le 375e anniversaire dans deux ans, ils devraient inclure votre texte.

    Je ne suis Montréalais que depuis trois ans. Il y a longtemps que je la contemplais avec envie, que je rêvais d’en découvrir tous les plis et interstices. Au début de la retraite, je m’y trouve, enfin, chez-moi, comme un poisson dans l’eau. Bien entendu, d’autres aquariums me plairaient, telles que Barcelone ou Lyon, par exemple… mais je reviendrais probablement toujours à Montréal.

    Beau texte

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