La pire St-Valentin du monde

J’ai 23 ans. Je sors avec un gars de 30 ans qui a une bonne job, c’est le jackpot.
C’est ma première St-Valentin d’adulte responsable et mature, loin des 6-œillets-à-5-dollars du cégep. Chu ben énervée.

L’Homme, dont on taira le nom, me dit qu’il me réserve une surprise pour le week-end. Mieux, il me dit qu’il me kidnappe et m’emmène passer la fin de semaine dans un endroit secret, en amoureux. Je crois pas à ma chance, mon prince charmant me fait une surprise à moi. Je suis hyper excitée devant ce mystère d’amoooûûûûr que je vais bientôt vivre. L’Homme me dit qu’il vient me chercher le vendredi soir après le boulot, de prévoir un kit chic dans ma p’tite valise, parce qu’il me sort le 14, moi, sa douce. Il m’assure qu’il aura même préparé un pique-nique pour la route. Je me pince, ça s’annonce absolument et hollywoodiennement parfait.

Il vient me chercher, il fait déjà nuit, il y a eu une bordée de neige la veille, c’est blanc, c’est beau, c’est plein de promesses. Bientôt, je me rends compte qu’on monte vers les Laurentides, que j’ai pas encore appris à appeler « le Nord » comme toute bonne Montréalaise. Vers les Laurentides, donc. Aaaaaah, les Laurentides, leur nature sauvage, leurs petits chalets rustiques au feu de bois, la solitude de la forêt, la tranquillité et surtout, l’isolement d’un jeune couple qui se voit dans sa soupe. Je me vois déjà en train de trinquer en pyjama avec une bouteille chère (genre 16 $) avec mon chum si merveilleux, dans le silence d’une nuit d’hiver.

La route est belle, le mystère aussi. On mange en chemin les merveilleux sandwiches préparés par l’Homme. Il avait mis de la roquette dedans. La roquette, en 1999, c’était encore réservé aux initiés, aux gourmands au fin palais, aux connaisseurs de verdure délicate. On roule, on roule, on roule. La route nous indique qu’on s’en va à Tremblant. Mais ça se peut pas, l’Homme sait très bien que j’haguis Tremblant et son côté Disney World pour adultes anglophones bien nantis. Meuh non, ça doit être dans le coin de Tremblant, pas à Tremblant même. L’Homme me connaît, quand même.

Ben non. Tremblant. Pis pas dans le vieux p’tit village chouette et authentique. Nenon. Direk dans les nouveaux quartiers montés à la va-vite par Intrawest où on côtoie ses voisins comme en pleine ville. Mais c’est pas grave, il fait beau, la nature est belle, je suis avec mon amoureux, pis on a deux journées divines devant nous.

On descend de la voiture, je lève la tête et je vois, par la fenêtre du condo « nouveau rustique » des gens nous envoyer la main. Say what?? « Homme! Y’a des gens qui nous disent allo… ? » J’apprends que c’est l’oncle et la tante de l’Homme. Un couple que j’ai jamais vu de ma vie. « Ils ont une chambre de plus, ils nous la prêtent pour le week-end. Tu vas voir, ils sont super fins. » Insérer ici bruit de disque qui déraille sur le tourne-disque. Je ramasse ma face d’à terre, je m’étampe un sourire dessus, j’entre dans le condo en vrai bois rond préfabriqué en Chine. Non seulement y’a ce gentil couple qui nous prête une chambre, mais deux énormes chiens. J’haguis les chiens. J’ai peur des chiens. Pis là, j’en ai deux, énormes, à gérer pendant qu’ils me reniflent de haut en bas, la queue fouettant tout ce qui bouge (donc pas moi, parce que je suis immobile, pétrifiée devant ces deux mastodontes). Note : l’Homme est très au fait de mon aversion canine.

Ok, c’est pas grave, c’est vrai que l’oncle et la tante sont gentils, c’est vrai que les chiens sont retournés sur leurs coussins. Ça passera. Prends sur toi, ma grande, que je me dis : c’est ta première St-Valentin avec un vrai chum, ruine-la pas en voyant juste le négatif. Je me secoue. Tremblant, oncle et tante inconnus, chiens. Je devrais être capable de gérer ça. J’active le mode sourire, je plaisante, je jase.

Le lendemain, il fait glorieusement beau. Ça se met à sonner à la porte et plein de voix retentissent au rez-de-chaussée alors que l’Homme et moi dormons encore. Il m’explique alors que toute la famille (lire famille énorme, comme dans le bon vieux temps) loue des chalets à Tremblant. Ça doit être papa, maman, cousin, nièce qui vient sonner, dire bonjour. Toute sa famille. À côté. Au-dessus, en dessous, partout. Inspire, expire.
« On fait quoi aujourd’hui, Homme ? »
« J’aimerais bien aller skier, t’es sûre que t’as vraiment le vertige, tu pourrais essayer, voir ? ».
Je ne skie pas. Je trouve que les escaliers mécaniques au Centre Eaton sont hauts. Alors pour les remonte-pentes, on repassera. Note : l’Homme est très au fait de ma peur des hauteurs et du fait que je ne skie pas et ne skierai jamais.

On décide donc d’aller marcher dans le bois, où, momentanément, on est seuls, amoureux, heureux. Le soleil tombe, c’est le temps de rentrer, de nous préparer à notre souper d’amoureux. Je me prépare comme une vraie fille, enfile mon kit chic, lire jupe, chemisier repassé, bas de nylon, bijoux. La grosse artillerie. Je me fais les cheveux à la brosse ronde, j’épile, je crème, j’ose même un gloss sur ma bouche de jeune amoureuse. Tonight is the night, on sort comme les adultes fancy que nous sommes.

Et là, je réalise qu’Oncle et Tante aussi se sont habillés pour sortir. Mais ils doivent aller dans leur souper en tête à tête. La sonnette retentit. D’autres membres de la famille arrivent. Le vestibule se remplit de membres de la famille de l’Homme, d’amis de la famille, de gens qui me tendent la main, me font la bise, ah, c’est donc toi, la douce! L’Homme est heureux, c’est un gars de famille, plus il y a de monde, mieux il se sent. Et c’est là que je réalise que le souper de la St-Valentin se fera en gang, avec du monde que je ne connais pas, dont j’ai jamais entendu parler. Pas 5-6 personnes, là. Non : la smala au complet. Inspire, expire.

Je suis ridicule dans mon kit chic. Qui dit Tremblant dit chandails de Noël. Je suis la seule un brin bien mise, tout le monde arbore le jean, le col roulé, le mohair du dernier Salon des métiers d’arts. On arrive au resto comme les Duggars arrivent à la messe : à 25. Et là, consternation : des petits cartons nous indiquent notre place, la mienne étant à l’opposé de celle de l’Homme, entre un oncle moustachu et une lointaine cousine venue de la Beauce spécialement pour l’occasion. Comme ça, on pourra mieux se connaître!!!, de s’écrier l’organisatrice qui nous dévoile son plan machiavélique en tapant des mains et parlant en points d’exclamation. L’Homme est à 8 ou 9 places de moi et de mes bas de nylon. J’ai le goût de disparaître dans la moustache de l’oncle en face de moi.

J’endure, je suis souriante, je suis gentille, je gagne des points. L’Homme sourit, vient me voir, se pavane, me met ses mains sur les épaules de manière paternelle derrière la chaise. Dans ma tête, un volcan de rage bout.

On rentre enfin dans notre chalet rustico-chic brun chocolat avant-gardiste pour l’époque. Oncle et Tante nous avisent qu’ils repartiront tôt le lendemain avec leurs deux chiens, on se fait la bise, merci merci, c’était trop gentil de nous accueillir, bien hâte de vous revoir, merci, bullshit. L’Homme me dit qu’il ira en ski tôt pendant que je dors, de retour pour le lunch, bonne nuit ma douce, bonne nuit.

Je n’entends pas l’Homme quitter la chambre au petit matin pour une virée sur les pentes. Je me réveille dans un silence parfait. Oncle et Tante sont bel et bien partis. Leurs bêtes puantes aussi. L’Homme est en ski. Je saute de joie d’être enfin seule. Je trouve une note qui me dit je reviendrai pour le lunch, je t’emmène au village, hâte de te voir. PS, c’est moi qui ai les clés, tu peux pas quitter le condo. Je suis prisonnière du condo rustico-chocolaid. J’ouvre les armoires : vides. Pas de café, pas de thé, pas de pain, pas de lait. Une boîte de Weetabix abandonnée sur le comptoir est la seule chose qu’il y a à manger dans ce chalet loué dénué d’âme. Des Wee-ta-bix. Pas de lait, je vous le rappelle. Des Weetabix, c’est une céréale aux sciures de bois. Et je peux pas sortir acheter autre chose : c’est l’Homme qui a les clés. J’ose pas sortir quand même, n’étant pas officiellement responsable du condo loué. S’il fallait qu’il arrive quelque chose… Je bois un verre d’eau et je souhaite du mal à l’Homme, à toute sa famille et à leurs descendants.

Je me prépare, l’estomac hurlant de faim. L’heure du lunch arrive, celle de ma libération aussi. Midi passe. Pas d’Homme. Tic toc. Treize heures. Rien. J’ai faim. Quatorze heures. Chaque minute qui passe fait grossir la boule de rage dans ma poitrine. Finalement, à 15 heures, l’Homme daigne faire son apparition, se confondant en excuses, désolé, j’ai donné des cours à des enfants, tu m’en veux pas, hein, ma douce? Pour toute réponse, je lui prends les clés des mains, enfile bottes et manteau et pars seule manger au village.

Je rentre le ventre plein, la boule de rage toujours aussi grosse. Il me propose, tout sourire, de rester une nuit de plus, vu qu’on est maintenant seuls. Le seul mot que j’ai prononcé cette journée-là : non.

La route du retour se fait dans un silence lourd. Pas un mot n’est échangé. Devant ma porte, l’Homme, complètement inconscient du week-end misérable qu’il m’a fait passer me demande enfin : « Pis, as-tu aimé ton week-end ? ». J’ai juste pu lui répondre : « Non, j’ai pas aimé TON week-end ».

8 Commentaires

  1. Helene dit :

    Sublime. J’ai eu mal, j’ai ri. Et récupéré mon menton qui foutait le camp vers la table.

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  2. rodrigue dit :

    Superbement misérable. J’ai bien ris! Tu devrais faire l’exercice de création litéraire d’écrire la version de l’Homme de ce même weekend.

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  3. Oh boy. J’espère que tu l’as flushé drette en revenant!!!!

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  4. Bon ben. À sa défense, il était encore un peu vert, l’Homme. Moi, j’ai commencé à comprendre ma blonde entre 40 et 42 ans….

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